La décision démocratique… en panne, dans l’encombrement des délégations

Paul Bernard
Préfet de région honoraire
Collectif République exemplaire

« La souveraineté nationale appartient au peuple, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum » (Constitution de 1958-article 3)

 La Ve République a été trahie par la pratique des dirigeants politiques. Le peuple souverain, clé de voûte de la première démocratie de Périclès il y a 2500 ans, a été « ostracisé », dans un processus de dégénérescence, subi passivement par les citoyens, isolés face au travail de sape destiné à dévier la source du pouvoir. La méthode de la délégation n’est plus une marque de confiance, car elle est devenue l’expression d’une absence de courage.

Ainsi, progressivement, de délégations en abandons successifs, l’élection populaire a donné naissance à un Gouvernement et un Parlement, qui, à leur tour, ont eu la faiblesse de passer la main à des supplétifs qui ont capté le pouvoir.

En effet, le Parlement s’est livré aux partis politiques, factions et fractions de la démocratie. Les apparatchiks ont organisé la compétition entre les chefs de clan, en vue de conquérir la République. Les congrès des partis tiennent lieu d’assemblées du peuple. Ils n’ont pas hésité à violer l’article 3 de la Constitution qui prescrit : « aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté nationale », en oubliant la limitation du rôle des partis politiques appelés seulement à « concourir à l’expression du suffrage ». Cette imposture s’est même manifestée par la répartition des sièges au Gouvernement en fonction du poids relatif des formations politiques.

Quant au Gouvernement, la peur de décider, donc de trancher les questions vitales et d’arbitrer les intérêts en jeu, l’a conduit à déléguer sa responsabilité à des comités Théodule. On en compte actuellement une vingtaine récemment créés pour faire croire que la décision doit mûrir dans la concertation, alors qu’elle croupit dans l’irresponsabilité, sans déboucher sur des réformes stratégiques de plus en plus urgentes.

À titre d’illustration dérisoire, on peut citer : un Commissariat général à l’égalité des territoires, une Haute Autorité de la transparence de la vie politique, un Haut Conseil du financement de la protection sociale, un Conseil supérieur des programmes scolaires, un Conseil national économie éducation, un Conseil de simplification, un Conseil de l’innovation pour la réussite éducative, un Observatoire national du suicide, un Observatoire de la laïcité. De plus des experts ont été chargés de faire un rapport : sur le renouveau démocratique (Lionel Jospin), sur la compétitivité (Louis Gallois), sur les retraites (Yannick Moreau), sur l’économie positive et solidaire (Jacques Attali), sur la France et l’OTAN (Hubert Védrine), sur la fin de vie (Didier Sicard), sur l’innovation (Anne Lauvergeon), sur la lutte contre la pauvreté (François Chérèque). Enfin et provisoirement, afin de ne pas s’arrêter en si bon chemin, le président de la République vient de présider le Conseil stratégique de l’attractivité, le Conseil stratégique de la dépense publique, l’Observatoire des contreparties !

Enfin, au terme d’un tel processus d’abandons en chaîne, les médias jouent l’orchestration pour appeler les citoyens passifs, notamment les téléspectateurs, à s’imprégner de la pensée unique, qui n’est que la douce musique de la servitude. Il arrive même que les plus hauts responsables de l’État se trompent d’interlocuteur en révélant leur politique nationale devant les représentants de la presse et non pas dans un discours direct à la nation. De toute façon les gouvernants ont l’impression de connaître l’opinion de la population en se contentant du jeu artificiel des sondages.

Alors en définitive qui prend la décision ? À quoi servent les représentants délégués du peuple ? Les membres des cabinets ministériels et la haute administration ne sont-ils pas assez nombreux pour mettre en mesure les dirigeants de prendre les décisions publiques ? Cette perte leucémique de substance, qui atteint notre République démocratique, ne doit pas perdurer. La solution consiste à dissiper l’écran de fumée du réseau des délégations. Il importe de retrouver la prise directe du peuple sur la règle de souveraineté constitutionnelle et d’exiger de chaque acteur de la souveraineté nationale l’accomplissement de sa mission en pleine responsabilité, avec une permanente reddition des comptes, en fonction des comportements irréprochables et des résultats obtenus (ministres, parlementaires, corps constitués).

L’histoire nous  l’a appris : aussitôt que le lien unissant les dirigeants politiques et le peuple se distend ou se rompt, alors la démocratie risque de sombrer dans l’anarchie ou la dictature. Or la Constitution de la Ve République a mis en place les armes d’une réelle démocratie républicaine, qui ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. Par l’élection présidentielle au suffrage universel direct, le peuple a le premier mot. De plus il conserve également le dernier mot en cas de crise politique en recourant au référendum et à la dissolution de l’Assemblée nationale. L’objectif est bien de redonner au peuple souverain son pouvoir de décision et toute sa place au cœur du fonctionnement de la République.

Une réflexion au sujet de « La décision démocratique… en panne, dans l’encombrement des délégations »

  1. « Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.
    Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste. Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, par la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de penser.
    On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.
    Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur – qu’il faudra entretenir – sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.
    Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutienne devront ensuite être traités comme tels. On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir. »
    Aldous Huxley, Le meilleur des mondes (1932).

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