Valorisons la confrontation politique par l’expérience du shadow cabinet (gouvernement fantôme) britannique

Bernard Galinou
Ingénieur général des Ponts et Chaussées honoraire
Collectif République exemplaire
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  « Toutes actions publiques sont sujettes à incertaines et diverses interprétations, car trop de testes en jugent. » Montaigne, Essais,  (III, 10).

L’article 4 de la Constitution de la cinquième République française (4 octobre 1958) fait partie du titre I sur la souveraineté, et traite du rôle des partis et groupements politiques, et du principe de démocratie. « Les partis et groupements politiques concourent à l’expression du suffrage. Ils se forment et exercent leur activité librement. Ils doivent respecter les principes de la souveraineté nationale et de la démocratie… La loi garantit les expressions pluralistes des opinions et la participation équitable des partis et groupements politiques à la vie démocratique de la Nation. »

Du fait de cet article de la Constitution, les partis politiques, auparavant plus ou moins régis par le droit commun sur les associations, ont dès lors acquis un quasi-statut. Ils disposent même d’un financement public annuel, proportionnel aux voix obtenues au premier tour des législatives. Dans un communiqué du collectif République exemplaire (« L’impasse politique », octobre 2013), Paul Bernard décrit avec précision les dérives, extrêmement nocives pour un bon fonctionnement de la République, de ce qu’est devenu le système des partis en France. Le « combat infantile entre la droite et la gauche » s’assimile à un match de football où l’objectif de chaque équipe n’est plus de surpasser son concurrent dans la qualité et l’efficacité du jeu, mais de « cogner » l’adversaire sans discernement.

Je voudrais décrire très sommairement une pratique spécifique propre à nos voisins du Royaume Uni, pratique qui s’est répandue dans de nombreux pays de démocratie parlementaire. À côté du gouvernement constitué par le parti vainqueur des élections, est formé un gouvernement virtuel, appelé « cabinet fantôme » (shadow cabinet) formé par le principal parti d’opposition (opposition officielle) dénué de pouvoirs réels. Ses membres dédoublent chaque poste ministériel, concourant à critiquer le gouvernement en place, et offrant  pour chaque action une alternative. Cette manière de fonctionner offre une sécurité aux électeurs qui ont la possibilité de voir la forme que prendrait le gouvernement de rechange  Se transmet ainsi au public une image de discipline et de professionnalisme.

Ce cabinet ne remet en cause ni la Constitution, ni la légitimité du gouvernement en place. Sur une longue période, il accoutume une partie croissante de l’électorat au contenu des politiques publiques ayant vocation à clarifier les objectifs, les moyens et les méthodes pour apporter des solutions aux principaux problèmes de société : la sécurité extérieure et intérieure, la recherche d’une prospérité économique satisfaisante pour le pays, une équitable redistribution des richesses produites, et l’efficacité dans le fonctionnement de l’éducation nationale, de la santé publique, du logement, de l’énergie et des transports.

La France fait semblant de temps en temps d’expérimenter la formule : François Mitterrand en 1966, Jean-Marc Ayrault en 2007, et l’UDI depuis l’année dernière. Il faut dire que si cela devait être sérieusement tenté dans notre pays, cela demanderait une véritable cure de désintoxication de nos élus et de nos concitoyens, pour lesquels la politique est le plus souvent devenue un spectacle en boucle qu’on déguste depuis son canapé en contemplant son écran de télévision. Certes, c’est un immense progrès par rapport aux féroces jeux du cirque de l’empire romain, alimentant la sensibilité populaire, tandis que les nobles sénateurs pouvaient s’adonner entre eux aux charmes de la rhétorique, en traitant des affaires publiques.

Peu de nos concitoyens, pourtant nombreux maintenant à « naviguer sur la toile » ont noté en 2007 que le nouveau président de la république avait publié des lettres de mission de quelques pages destinées à chacun de ses principaux ministres. Peu de nos concitoyens avaient d’ailleurs tenu compte pendant la campagne présidentielle de l’existence de deux programmes écrits et parfaitement lisibles, élaborés à la suite d’un long travail (que j’avais trouvé – ce qui n‘engage que moi – relativement plus sérieux et original du côté de l’UMP que de celui du PS). Ces deux brochures de 50 et 100 pages constituaient un programme d gouvernement des affaires publiques pour la future législature.

Certes, la crise de 2008, non anticipée par chacun des deux camps, a rendu sans rapport avec les réalités à affronter, aussi bien ces programmes que les lettres de mission. Au lieu de remettre le travail en chantier, on a préféré abandonner la formule. Pourtant le fait de fixer des objectifs (après avoir évalué le contenu des problèmes)  et ensuite de formuler les voies et moyens pour les atteindre relève de la culture d’entreprise qui devient de plus en plus chère à la « droite » actuelle, et ne relève pas moins d’une tradition planificatrice dont on fait presque grief maintenant à la « gauche » lui imputant des nostalgies « soviétiques » !

Mais aujourd’hui , d’un côté comme de l’autre, on se contente d’un habillage verbal qui n’arrive plus à dissimuler les faiblesses d’un système de partis complètement incapable de fournir à l’opinion deux ou trois familles d’orientations dynamiques et mobilisatrices ; et on a beau jeu de ne plus voir dans ce système des partis qu’un décor pour que s’y déroulent des carrières individuelles ou de clans, plutôt qu’un lieu où s’activent les intelligences pour discerner la meilleure manière d’atteindre les buts d’une société (dont chaque membre sait bien ce dont il a besoin individuellement mais qui ne trouve pas d’interlocuteurs à l’écoute capables de traduire en politiques publiques la réponse à ses attentes).

La notion de shadow-cabinet me parait être une voie contribuant à l’exemplarité que nous souhaitons pour la République : voie malheureusement contraire dans l’état actuel des choses à l’approche actuelle des partis politiques français et de la grande majorité des citoyens  de la dite République. Raison de plus à mon sens pour l’explorer plus profondément et encourager fermement ses expérimentations en cours. Associer un domaine à un homme responsable : un homme égal une mission.

Des domaines pour un pays comme la France, avec le positionnement qui est désormais nécessaire au sein de l’Europe et au sein des Nations Unies, il y en a des dizaines. Et derrière les responsables de domaine, une équipe bien sûr, militants et experts. On entre de ce fait en cohérence avec l’idée de plan, et on oblige les partis à se rassembler derrière un homme sur un sujet donné avant l’élection (et également après, en cas d’échec électoral). Pensons à Charles Hernu en 1981, dont personne n’avait osé ou même pensé lui contester la place de ministre de la défense.

Une réflexion au sujet de « Valorisons la confrontation politique par l’expérience du shadow cabinet (gouvernement fantôme) britannique »

  1. « L’expérience du shadow cabinet, qui a été illustrée dans plusieurs pays, pourrait être appliquée en France, à condition de la dépolluer de l’emprise du bipolarisme partisan , spécialité de nos tribus gauloises. On peut compléter la citation de la Constitution de 1958 par son article 3: » Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’attribuer l’exercice de la souveraineté nationale ».

    Certes cet exercice est intéressant en cas de concurrence entre deux groupements partisans, cultivant leur violente et stérile opposition, enfermés dans leur idéologie et soucieux de faire partir l’autre pour s’y mettre à la place. De plus, dans la pratique, ce dispositif ne résiste pas à l’épreuve essentielle de l’élection, car, d’une part les citoyens n’ont que faire des manœuvres ambitieuses des clans et votent sans référence aux programmes partisans, d’autre part le camp qui parvient au pouvoir s’empresse d’oublier le programme proclamé, étant désormais tenu de répondre, de façon pragmatique, à l’attente du peuple, c’est-à-dire aux évidents et incontournables défis de la remise en ordre économique et financière.

    En définitive, compte tenu de la mentalité politique actuelle de la France, déchirée en deux parties à la surface d’elle-même, cette approche n’est qu’un aménagement confirmant le « régime des partis ». Or deux hémiplégies opposées ne favorisent pas l’élaboration d’une majorité de gouvernement. En effet la démocratie se définit par le gouvernement d’une majorité au service de tous. L’essentiel est donc de rassembler le plus grand nombre de citoyens sur des programmes de gouvernement, correspondant à des politiques nationales, sans se croire obligé de prendre systématiquement le contre-pied de la formation adverse. La Ve République caractérise une originalité française: en effet les programmes des candidats à l’élection présidentielle offrent cette opportunité de présentation de politiques cohérentes,en ouvrant l’éventail des options possibles .

    Une chance pourrait s’offrir à l’opposition par la préparation d’une nouvelle majorité, réunissant les électeurs de tous bords qui s’accordent sur une politique cohérente dans ses priorités et suffisamment attractive pour mobiliser bien au-delà de 50 % des citoyens.

    Le meilleur entraînement pouvant conduire à la mise en place d’un shadow cabinet devrait exiger que le nouveau gouvernement rejette la mise en marché des sièges ministériels entre partis politiques et ne comprenne que des ministres acceptant de rompre leur lien avec la formation partisane qui leur a permis d’accéder au pouvoir, de façon à traduire la politique d’une majorité composite dans le seul intérêt national.Cette observation découle tout simplement de la Constitution qui a voulu limiter le rôle des partis à  » concourir à l’expression du suffrage », ce qui exclut leur intervention directe et publique dans les manœuvres de formation du gouvernement.

    Quant à la recherche de personnalités capables de prendre en charge les domaines ministériels du shadow cabinet, il faudrait être certain que leur autorité ne se limite pas à leur seule allégeance avec le chef du parti, car leur image médiatique ne pourrait qu’illustrer la vulgaire querelle des chefs, obsédés par le retour au pouvoir.

    Il dépend de la classe politique et de l’ensemble des citoyens de transformer ce risque d’utopie en exigence de salut républicain .

    Paul Bernard

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