Experts d’incompétence

 

L’Humeur de Louis Tenel

J’allume la télé. Sur une chaîne, l’expert « es je-sais-tout » explique doctement pourquoi le chômage, et comment le résoudre. Sur la suivante, son clone livre la solution de l’immigration. Sur la troisième, un nouveau comique délivre l’ordonnance contre le mal des banlieues. Et ainsi de suite. On ne cesse de nous affliger par ces mégalos du non-savoir, aux passés désastreux, scotchés aux médias qui les transfusent. On dirait des pubs en boucles. Ou la chaîne Ignares-info.

Pourquoi nos affaires vont-elles mal, alors que sur chaque aspect du drame, une myriade d’experts savent quoi faire ? Encore mieux, de nouveaux venus du trou noir arrivent. Regroupés, ils prennent leur part du festin des idées ubuesques. On appelle leurs boites à penser des sincsancs, du moins, c’est ce qu’on a compris ! Déjà, sans qu’ils aient dit un mot, on sait qu’on ne comprendra rien. Naturel ! Chacun déverse ce qu’il a appris. Dans son école. Par sa vie sur un nuage. Mais sans le recul qui donne la conscience. Sans le temps qui apporte la connaissance. Passé sans mémoire. Horizon de peu.

Non que nous n’ayons pas des compétences affirmées en ces domaines, mais il faut aller les chercher à l’étranger qui sait honorer le savoir. Ainsi Jean Tirole, dernier Nobel de l’économie, loué hors de nos frontières. Mais pas chez nous. Comme un certain colonel de Gaulle, précepteur des armées blindées et doctrinaire chez l’ennemi. Mais pas chez nous. Alors que l’originalité, l’atypisme, la créativité sont au cœur du progrès. Vive Pasteur !

Importante, plus encore fondamentale, est l’origine du savoir. L’enseignant reproduit le savoir d’avant. De qualité, il actualise la matière. Il relate, et explique. Il prévoit demain. De moindre qualité, il reproduit le passé. Sans en extraire la façon de mieux faire. Il est mauvais. Exemples, les « crises ». Elles se succèdent comme les chenilles processionnaires. Se suivent et se ressemblent. Sans qu’on en retire du mieux. Sans remonter au déluge, prenons la « 29 », qui engendre la « 2008 ». Et la prochaine. Crédits illimités, surproduction, spéculation pour la première. Crédits illimités, surproduction, spéculation pour la seconde ! Conséquences, chute de la production et des prix, baisse de la Bourse, faillites, chômage, pour la première. Chute de la production et des prix, baisse de la Bourse, faillites, chômage pour les seconds ! CQFD.

Plus encore, puisque la banque et l’entreprise vont payer universités et grandes écoles qui lorgnent vers le privé, le savoir propagé servira leur intérêt. Libéralisme à outrance, pensée correcte pour demain ? L’effet miroir semble éteint. Le présent n’existe plus que dans le prolongement d’hier. L’argent mal géré gouverne et gouvernera. Sombre horizon. Une espèce invasive trentenaire, dite des zénarcs, squatte les ministères, les banques, les entreprises. Comme les frelons, elle s’alimente du meilleur profit, puisé chez les autres. Elle en retire les sucs. Elle en fait son miel. Elle se répand. Là où est le pouvoir. Là où l’argent est roi. Une autre école, dite sciencepo, en gaspille à gogo. Elle se dit former l’élite mondiale. Elle vient d’être montrée du doigt pour sa gabegie interne. Le monde à l’envers. La citrouille qui se prétend être le bœuf. Il est temps de distribuer des capotes pour restreindre les descendances.

Qui a marqué notre monde ? Chez nous, la Tour, c’est Gustave (Eiffel). Le métro, c’est Fulgence (Bienvenüe). Le béton, c’est Eugène (Freyssinet). L’aéronef, c’est Blériot, Ziegler, Dassault. La gomme, c’est André (Michelin)… Et pour couronner le tout, pour faire que la mayonnaise prenne, c’est Henri (Poincaré), tombé en enfance du berceau, et relevé avec une bosse, des maths, s’entend. Tous des génies. C’est pour ça d’ailleurs qu’on les appelle des ingénieurs. Reprenons-les !

Hier, on entrait en responsabilité après avoir fait du terrain. On commençait à la chaîne. On faisait la plonge. On trayait les vaches. Et puis on montait en grade. On avait marché dans la boue, touillé l’huile de vidange, mangé à la gamelle. On se souvenait. On comprenait. On ferait de son mieux pour les autres…  Le contraire du moment, où il est heureux de faire partie de la promo du Président pour accéder au pouvoir !

Parmi les hommes qui ont le mieux servi leur pays, beaucoup sont nés dans la précarité. Ainsi Gerhard Schröder, exceptionnel dirigeant allemand qui prend les bonnes décisions il y a 15 ans. Dans le même temps où, chez nous, on fait l’inverse, avec les résultats que l’on sait.

Jusqu’où peut-on descendre dans le trou noir ? Sombre horizon pour l’humanité.
Dur, dur sera demain.
À moins que ! À moins que ?

Une réflexion au sujet de « Experts d’incompétence »

  1. Rappeler l’étymologie de « sage » est en effet nécessaire pour relier les décisions et l’action au vivant. Le sage, c’est celui qui sait, le sabio en espagnol. Sabio désigne aussi celui qui a l’expérience d’un parcours durant lequel il s’est initié au sens de la vie. Le parcours formateur est non seulement évincé dans notre société puisqu’on a la prétention de générer des générations spontanées sortant de grandes écoles ou d’un nombrilisme démesuré. L’être humain est réduit à sa phase d’utilisation. Devenu objet, on en exclut d’intérêt la phase de production (la formation est reléguée aux écrans) ainsi que la phase de muse au rebut (l’eugénisme est de rigueur. On gère la vieillesse à moindre coût).
    Merci pour ce billet d’humeur qui met de bonne humeur.
    Isabelle Ganon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>