Fins de vies : l’échec de notre humanité

                                                     Michel Le Net                                                               

Rappelons-nous ! Au pays de notre enfance, comme on dit, on vivait trois ou quatre générations ensemble. Un peu tassés. Mais les petits derniers sont une joie de vivre pour les ancêtres. Ça les rajeunit (les ancêtres !). Les vieux rapportent leur histoire de vie. On apprend d’où l’on vient. Ça sécurise.
Les années les ont instruits. Ils ont du recul sur le faire ou le pas faire. Ils connaissent mille choses, qu’ils distillent petit à petit, à ceux qui veulent bien les écouter. Pas nombreux, d’ailleurs. Les jeunes n’ont rien à faire des discours d’un autre âge. Ils ne savent pas encore qu’ils paieront un jour le prix de ne pas avoir écouté la sagesse. Ainsi va le monde. Et pourtant, « Tout âge porte ses fruits, il faut savoir les cueillir. » (R. Radiguet, Le Bal du comte d’Orgel)

Le nôtre doit être corrigé. Tout le monde en a conscience. Mais personne n’a l’élan pour changer la donne. Aux jeunes, la joie de vivre « béate ». Aux autres, le malheur de vivre « technique ». Aux premiers, les aises à n’en plus finir. Tout, sauf les emmerdes. Le confort douillet. L’optimum du sans-souci. Demain n’est pas leur horizon. Et ce qu’ils imposent à leurs géniteurs le sera ainsi pour eux. Une case dans un cube. Toujours en vie ? Drôle d’idée ! Est-ce que ça en vaut bien la peine ?
Oui, mais quoi faire ? Le plafond d’incompétence qui limite nos décideurs offre surtout des solutions techniques à nos problèmes humains. Sans y introduire, à la hauteur du défi, le « plus affectif » qui éviterait le cimetière des éléphants. Et pourtant, là où on le veut, on fait mieux !
Ainsi, aux Pays-Bas*, des villages adaptés hébergent des malades d’Alzheimer qui s’y déplacent en grande liberté. Superette, bistrot, coiffeur et autres petits services sont à la disposition des résidents. On implique chacun au mieux dans les tâches quotidiennes. Le fer à repasser passe de mains en mains. L’éplucheur de la pomme à la poire. Le plumeau, du bibelot, qui vaut pour son propriétaire le plus beau des Van Gogh, à l’étagère des romans préférés.
Les personnels soignants sont multitâches. Ils aiment. Les occupants s’épanouissent. Ils y vivent plus longtemps et en meilleure santé. Qui plus est, ça ne coûte pas plus cher que de faire moins bien. Les prix sont parmi les plus bas du « marché ». Les familles sont ravies, sans la mauvaise conscience des enfants qui ressentent le malaise des ingrats.

Et pourtant, cette idée d’un profond bon sens est vieille comme le monde. Une génération plus tôt, les ministres de la santé étaient saisis du concept d’«égalité sociale »**, terme qui recouvre la simple notion, pour les personnes défavorisées, de vivre comme tout le monde ! Où en est-on ? Il suffit de regarder autour de soi… On connait les réactions des non-pensants ou des mal-pensants au pouvoir ! Aucun de leurs contre-arguments ne tient la route. Mais on n’avance pas. Ou si peu !

Le jour où l’on prendra conscience de cette inhumanité, on réagira. Et ça se fera. Et les petits des petits qui auront remplacé la compassion technique par un brin d’amour filial se demanderont comment, il n’y a pas si longtemps, leurs drôles de parents étaient si durs envers ceux qui les ont vus naître.

C’est bien ça, le progrès !
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*Cf. « Une vie presque ordinaire », par Pascale Krémer, dans Le Monde du 15 novembre 2013.
**Cf. « Inclure les exclus. Du concept d’égalité sociale à l’évaluation de l’action sociale », par l’auteur, Revue française des Affaires sociales, janvier 1984.

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