Le boomerang des « mots-balles »

Louis Tenel

Du plus lointain que l’on se souvienne, le respect sous toutes ses formes était la base du vivre ensemble. Qu’il porte sur les gens ou les choses. Qu’on les aime, ou moins.
Dis bonjour à la dame !  Qui n’a pas entendu mille fois cet ordre sacré, résumé en cinq mots de toute la civilité humaine. Ne pas obtempérer vouait l’infâmeaux pires turpitudes de l’époque. Privation de désert (même de sucettes). Corvée de balai. Cent lignes sur le cahier du soir. Et que dire des jugements sur autrui !

Grandissant, je pensais que cette règle basique était de plus en plus partagée. Qu’elle s’était progressivement inscrite dans nos gènes, et que ce bon sens était devenu la Loi. Une actualité récente montre que là est l’erreur.

Partant du principe un peu simplet que tout est permis dans un monde sans loi, des journalistes trouvent leurs pieds en blasphémant les valeurs sacrées de croyants outre-sables.  Pas de quoi fouetter un chat pour qui ne croit rien en rien. Mais il se trouve que cet avis n’est pas partagé par un nombre important de ces croyants. Ils n’aiment pas. Ils le disent. Et pour ceux qui n’auraient pas bien compris, ils menacent. Du moins, ceux qui n’aiment vraiment pas.

Dans un tel cas, constatant que ce faisant on rend triste autrui, de soi-même on lève le pied et vaque à d’autres outrances, si ce genre d’occupation remplit particulièrement de joie. Cependant, les caricaturistes, comme ils se désignent, en remettent. On leur répète que ce n’est pas sans risque, les agressés ne baissant pas la garde. Pour les persuader du niveau du dit risque, des policiers prennent place devant l’immeuble de leur « créativité ». Est-ce bien là le rôle de nos Gardiens de la Paix, d’être transformés en Gardiens de l’Offense ? Et l’Histoire s’écrit telle qu’elle était programmée…

On doit en vouloir particulièrement à nos politiques, et tout particulièrement au premier d’entr’eux, qui n’ont pas fait leur travail au moment où les choses étaient évitables. Pour bien gérer le pays, on porte aux commandes des têtes, sensées bien pensantes. Fondamental : que chacun y vive en paix, et en bonne santé. On balance sur les ondes moultes campagnes contre le tabac, les accidents de la route, l’alcool et les drogues. Toute vie épargnée vaut son pesant d’or. On approuve ! Mais le cas qui nous occupe sort des limites de l’épure, comme disent les architectes. Une sorte de contrat virtuel semble lier les scribes concernés aux mal-appréciant de leurs œuvres. Où vous cessez vos grimoires, ou vous réduisez votre longévité, proclament les mécontents. Et pour bien faire comprendre que leurs mots ne sont pas en l’air, ils répandent sur les ondes force démonstrations d’épouvante, où l’hémoglobine leur sert de signature.Face à la réalité des faits, on attend que celui à qui on a confié la sagesse de bien gouverner l’hexagone réagisse d’une façon sensée, en bon père de famille. Du style : « Les enfants, vous touchez là à quelque chose qui dépasse l’entendement. Du plus profond des âges, le respect du aux dieux a été pour certains membres de notre communauté terrestre un acte sacré. Profaner de quelque façon que ce soit leur divinité met en cause votre sécurité, dont je suis garant. Il y a mille façons de verser votre bille, sur mille sujets à votre portée. Soyez compréhensifs pour prendre en compte la réalité des hommes et des choses. Les temps sont durs. Ne rajoutons pas à ceux qui nous agressent par ailleurs des motifs à en faire plus. Blesser l’opposant dans son amour propre ne l’a jamais rendu plus sage.»  En bref, sachons faire la part entre les mots d’esprit et les mots-balles, dont le retour par boomerang est assuré !

Plus encore, s’il sait s’instruire à l’art de bien gouverner en se plongeant dans les écrits de ses plus illustres prédécesseurs et des conseillers des princes, pourrait-il se remémorer le propos  de Machiavel, sur ce même sujet. Ce théoricien des armes nous enseigne qu’il faut se garder comme d’un meurtre de blesser l’amour-propre d’autrui, à moins de s’attendre à mourir en retour…

Socrate lui-même, deux mille ans plus tôt, n’oubliait jamais de rappeler qu’à terme, c’est le malheur qui condamne la mauvaise orientation des consciences. Et Marc Aurèle, un peu plus tard, renchérissait : « Souviens-toi que tu es né pour faire des actions utiles à la société, et que c’est ce que la nature de l’homme demande. » Mais de tels préceptes de vie saine ont-ils un sens aujourd’hui ? Plutôt que cela, nous entendons les humeurs acides et vociférantes de dits intellectuels pour lesquels la tolérance envers la pensée d’autrui est l’horreur suprême. Offensons, blessons, injurions, mortifions, vexons, heurtons, le venin  de l’écriture est l’essence de leurs pensée.

Ce faisant, on pourrait alors croire qu’une certaine logique dans la voie de l’égarement conduirait les élites politiques à y persévérer. Mais non ! Une pièce de théâtre (Lapidation) vient d’être retirée de l’affiche par le préfet, à titre de « précaution ». Des rencontres sur le même thème, itou. Il aura donc fallu un massacre pour déciller les yeux de nos gouvernants sur ce fait de société dont les conséquences étaient connues par tous ?

Qu’apprend-on dans toutes ces supposées « Grands » écoles de la République, et autres creusets de la connaissance politique, si ce b.a.-ba de la gouvernance d’État n’y est pas enseigné ?
On en pleure !

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