Djihadisme et déchéance de nationalité. Les faces cachées du pulsionnel.

 

Jean-Luc Vannier

Psychanalyste – Chargé de cours à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, à l’Edhec et l’Ipag

 Toute pédagogie se nourrit de répétitions. Même les plus tragiques, les plus insoutenables. Dans une précédente réflexion sur les mécanismes psychiques du djihadisme[i], nous nous efforcions de montrer combien les futurs terroristes trouvaient dans la voie de la radicalisation et dans l’accomplissement de l’acte criminel un support inconscient afin d’étayer, de contenir et de suturer leur chaos pulsionnel. Nous maintenons d’autant plus cette argumentation que le patron de l’UCLAT, l’Unité de coordination dans la lutte anti-terroriste, vient de nous administrer à ce sujet une salutaire piqure de rappel : « l’action kamikaze relève de la psychiatrie » explique Loïc Garnier.

 Les derniers attentats ou tentatives d’actions terroristes, hélas, ne nous contrediront pas : qu’avons-nous appris au fil des enquêtes et des fuites dans la presse ? Qu’un des terroristes du Bataclan recourait fréquemment à l’usage de substances psycho-actives. Qu’un autre semblait souffrir de pathologies mentales. Plus récemment à Valence, n’avons-nous pas perçu les difficultés de l’autorité judiciaire à qualifier l’agresseur qui voulait « renverser mais pas tuer » (sic) des militaires ? D’un côté, selon le procureur, des « interrogations sur sa santé mentale » et « des motivations inexplicables », d’un autre, « des images de propagande djihadiste mais rien sur l’appartenance à un réseau quelconque ». Ces éléments que le procureur oppose dans une approche strictement juridique, la psychanalyse nous invite à les conjoindre. Quant à l’attaque du commissariat du quartier de la Goutte-d’Or, une source proche de l’enquête ne formule-t-elle pas la même aporie en affirmant : « une ceinture d’explosif factice, ces cris, cette allégeance dans la poche, ce sont des signes qui peuvent le raccorder à un réseau [terroriste], mais en même temps cela peut être des signes de déséquilibre ».

 Dissocier actes terroristes et déséquilibre mental est un déni des évidences psychiques car le conflit réside au cœur du pulsionnel. Une assertion étayée par des exemples identiques : les drames de Dijon et de Nantes où, en décembre 2014, des chauffards foncèrent dans la foule. À Dijon, l’auteur du forfait précisait même aux enquêteurs : « Pour me donner du courage, j’ai crié « Allahou Akbar » pour annihiler tout esprit critique ». À Nantes, le taux élevé d’alcoolémie du conducteur révélait un moyen plus qu’une fin.

 Admettre la dimension psychique et inconsciente du terrorisme implique par surcroît la nécessité de renoncer aux typologies et autres catégorisations élaborées par l’homme et destinées à le rassurer. Certains ne prétendent-ils pas quantifier la souffrance et mesurer le bien-être ? Freud l’énonçait déjà en 1923 : un accroissement du sentiment de culpabilité inconscient peut faire d’un être humain un criminel lequel trouve un « soulagement de pouvoir rattacher ce sentiment de culpabilité inconscient à quelque chose de réel et d’actuel[ii] ». Nous pressentons bien les résistances à intégrer la mystérieuse trajectoire de ce parcours : une genèse énigmatique, quasi indéchiffrable et un aboutissement à l’exact opposé, marqué du double sceau de la réalité et de l’horreur. Comment un « adolescent de 15 ans peut-il vouloir tuer » s’interrogeait le professeur et victime de l’agression à Marseille ? Faut-il seulement « rationnaliser » l’antisémitisme, comme l’un de nos étudiants à l’Université de Nice « se débarrassant sans le lire » d’un document de cours au motif que celui-ci est envoyé sous la forme d’une chronique podcastée sur la radio de la communauté juive locale ? Invalidation intellectuelle du contenu en raison du papier d’emballage.

 Illustrons par une bribe de clinique notre propos sur ce sentiment de culpabilité qui « existe avant l’acte et qui n’est donc pas la conséquence mais le mobile de celui-ci »: comment interpréter en consultation les paroles d’un jeune homme dont la confession musulmane ne s’accompagne d’aucun signe d’intolérance, encore moins d’extrémisme : « j’aimerais laisser une trace historique dans mon entourage… je veux qu’il se souvienne de moi comme de quelqu’un qui s’est toujours battu pour réussir ». Ne décelons-nous pas la morbidité d’un sujet culpabilisé, une mise en accusation mélancolique de soi-même ? Pesanteur d’une dette psychique vis-à-vis « d’un père né dans l’Atlas marocain » et que seule corrigerait la production d’un exploit : la réussite sociale ou la mort.  Souhaitons que le chemin de ce jeune, en recherche d’une autorité pour pouvoir s’y soumettre, ne croise jamais sur « l’internet » quelque habile prêcheur clandestin lui promettant la perversité d’une transformation de l’impuissance en une illusion de superpuissance : « la religion des handicapés psychiques » écrit sans détour le psychanalyste Erich Fromm[iii].

 Les faces cachées du pulsionnel se retrouvent, en miroir, dans la mesure annoncée de déchéance de nationalité visant certains terroristes. La surenchère constitutionnelle ne risque-t-elle d’amoindrir, voire de nier justement la portée symbolique revendiquée par le pouvoir politique ? Ce « symbolique », rappelons-le, tient sa puissance de ce qui se conçoit et s’applique au-delà de toute armature textuelle : à l’image, par exemple, de la prohibition de l’inceste où le législateur éprouve le plus grand embarras à cerner la notion, ne parvenant qu’à punir, à la marge, ses incertitudes ou ses défaillances[iv]. En appeler à la Constitution nous semble une échappatoire vers une instance idéale, insoupçonnable de partialité et réfutant l’asymétrie fondamentale chez l’être humain : « C’est qu’il faut une punition même si elle n’atteint pas le coupable » explique Freud[v]. Qu’ont-ils donc, ces responsables politiques de droite comme de gauche, à se faire eux aussi pardonner ? D’avoir réussi, pour plagier Vilfredo Pareto, à transformer la République pour tous en un « cimetière d’aristocraties » ?

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[i] Jean-Luc Vannier, Dans la tête d’un djihadiste, Analyse du parcours psychique des terroristes, Causeur, 25 novembre 2014, http://www.causeur.fr/dans-la-tete-dun-djihadiste-30339.html

[ii] Sigmund Freud, « Le moi et le ça », Œuvres complètes, XVI, 1921-1923, PUF, 2003, p. 295.

[iii] Erich Fromm, La passion de détruire, Anatomie de la destructivité humaine, Editions Robert Laffont, Coll. « Réponses », 2001, p. 303.

[iv] Jean-Luc Vannier, « Maltraitance et crimes contre les enfants : entre inceste et sexualité infantile », La criminalité aujourd’hui, Le Carnet Psy, n° 192, novembre 2015, https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2015-7-page-45.htm .

[v] « Le moi et le ça », op. cit., p. 288.

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