Intelligence artificielle, hybridation et justice populaire

Roland Sanviti

Avocat à la Cour

Justice & Démocratie

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Chacun s’accorde pour admettre que l’intelligence artificielle ne peut procéder que des informations que l’homme aura communiquées à la machine et que les algorithmes, purs produits de ses facultés intellectuelles, auront mis en musique.

Puisqu’il faut appeler un chat, un chat, et que l’artifice procède de la tromperie et s’oppose au naturel, force est d’admettre que l’intelligence artificielle n’est et ne sera pas l’intelligence.

Or la justice est la forme la plus accomplie de l’intelligence puisqu’elle procède, non seulement de l’esprit d’analyse et de synthèse, mais également du courage et de l’émotion, c’est-à-dire qu’elle ne peut émaner et s’adresser qu’à des êtres de chair et de sang qui seront eux-mêmes juges avant que d’être jugés.

C’est pourquoi la justice prédictive constitue le simple aveu que la justice susceptible d’être ainsi rendue sera dépourvue de toute intelligence.

À ceux qui s’interrogent sur la légitimité du juge, voire sa responsabilité, il suffit de les inviter à se pencher sur la motivation d’un jugement, puisque c’est en fonction de la qualité de cette motivation que se manifeste l’intelligence, c’est-à-dire l’expression de la compréhension intuitive et rationnelle des actes et des faits qui peuvent être soumis au peuple tout entier, puisque la justice est rendue en son nom.

Aussi, l’ultime recours contre une justice injuste n’est pas le juge, mais le peuple puisque la démocratie vers laquelle il faut tendre lui impose ce lourd fardeaux, assumer la responsabilité de ses choix.

Depuis la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 24 juin 1793 et sa consécration au travers de l’avènement d’un état de droit, la juste qualification des actes et des faits et leur juste sanction auraient permis de limiter le sacrifice d’êtres humains sur l’hôtel de la perfidie.

Que cette perfidie puisse s’exprimer aujourd’hui au travers d’une prétendue justice, notamment prédictive, nous invite à faire appel à l’histoire puisque la barbarie et la violence exercées le plus souvent au détriment des peuples une fois parvenue à leur fins ont su se travestir sous les atours de la légitimé.

C’est pourquoi, une étude remarquable a été consacrée par Jean-François Gayraud « La théorie des hybrides » dont Xavier Raufer s’est fait l’écho à plusieurs reprises dans ses notes d’alerte.

L’hybridation est inscrite dans l’histoire et dans la vie de tous les jours, ce qui a toujours rendu difficile à distinguer le bon grain de l’ivraie, et seule la justice, qui est le bras armé du peuple, est en mesure de pourfendre cette imposture.

Laissons à la règle à calcul et aux ordinateurs leur seule et véritable destination, celle d’être l’outil du progrès scientifique et technique au service de l’Homme et non pas pour le transformer en robot, nouvel esclave des temps modernes, et pur produit de cette autre forme d’hybridation.

Le dévoiement des mathématiques dans le domaine de la finance et les conséquences qui en résultent, doivent suffire à démontrer que la perfection de justice ne peut procéder que de l’institution elle-même et des Hommes libres et responsables qui sont à son service.

« L’intelligence, c’est la faculté de reconnaître

 le Vrai, le Beau, le Bien ».

Emmanuel Kant

Intelligence artificielle, hybridation et justice prédictive

Roland Sanviti

Avocat à la Cour

Justice & Démocratie

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Chacun s’accorde pour admettre que l’intelligence artificielle ne peut procéder que des informations que l’homme aura communiquées à la machine et que les algorithmes, purs produits de ses facultés intellectuelles, auront mis en musique.

Puisqu’il faut appeler un chat, un chat, et que l’artifice procède de la tromperie et s’oppose au naturel, force est d’admettre que l’intelligence artificielle n’est et ne sera pas l’intelligence. Or la justice est la forme la plus accomplie de l’intelligence puisqu’elle procède, non seulement de l’esprit d’analyse et de synthèse, mais également du courage et de l’émotion, c’est-à-dire qu’elle ne peut émaner et s’adresser qu’à des êtres de chair et de sang qui seront eux-mêmes juges avant que d’être jugés. C’est pourquoi la justice prédictive constitue le simple aveu que la justice susceptible d’être ainsi rendue sera dépourvue de toute intelligence.

À ceux qui s’interrogent sur la légitimité du juge, voire sa responsabilité, il suffit de les inviter à se pencher sur la motivation d’un jugement, puisque c’est en fonction de la qualité de cette motivation que se manifeste l’intelligence, c’est-à-dire l’expression de la compréhension intuitive et rationnelle des actes et des faits qui peuvent être soumis au peuple tout entier, puisque la justice est rendue en son nom. Aussi, l’ultime recours contre une justice injuste n’est pas le juge, mais le peuple puisque la démocratie vers laquelle il faut tendre lui impose ce lourd fardeaux, assumer la responsabilité de ses choix.

Depuis la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 24 juin 1793 et sa consécration au travers de l’avènement d’un état de droit, la juste qualification des actes et des faits et leur juste sanction auraient permis de limiter le sacrifice d’êtres humains sur l’hôtel de la perfidie. Que cette perfidie puisse s’exprimer aujourd’hui au travers d’une prétendue justice, notamment prédictive, nous invite à faire appel à l’histoire puisque la barbarie et la violence exercées le plus souvent au détriment des peuples une fois parvenue à leur fins ont su se travestir sous les atours de la légitimé. C’est pourquoi, une étude remarquable a été consacrée par Jean-François Gayraud « La théorie des hybrides », dont Xavier Raufer s’est fait l’écho à plusieurs reprises dans ses notes d’alerte.

L’hybridation est inscrite dans l’histoire et dans la vie de tous les jours, ce qui a toujours rendu difficile à distinguer le bon grain de l’ivraie, et seule la justice, qui est le bras armé du peuple, est en mesure de pourfendre cette imposture. Laissons à la règle à calcul et aux ordinateurs leur seule et véritable destination, celle d’être l’outil du progrès scientifique et technique au service de l’Homme et non pas pour le transformer en robot, nouvel esclave des temps modernes, et pur produit de cette autre forme d’hybridation.

Le dévoiement des mathématiques dans le domaine de la finance et les conséquences qui en résultent, doivent suffire à démontrer que la perfection de justice ne peut procéder que de l’institution elle-même et des Hommes libres et responsables qui sont à son service.

« L’intelligence, c’est la faculté de reconnaître

 le Vrai, le Beau, le Bien ».

Emmanuel Kant

La langue française, ou l’engagement populaire à préserver notre patrimoine culurel

L’article qui suit exprime la position de Michel Le Net et d’Albert Salon, qui ont commandé ce sondage au titre  de République exemplaire (RE) et d’Avenir de la langue française (ALF)¹, Il prolonge leur communiqué précédent « Contre les prédateurs de la langue française, que le peuple de France oppose la pérennité de ses valeurs », diffusé le 2 septembre 2017 et qui annonçait cette enquête2.

Ce sondage est inédit par son originalité. Il analyse  une composante majeure de notre société, commandée par deux organismes de droit privé. Une action conjointe sollicitée auprès des autorités publiques est restée sans réponse, alors que l’on imagine qu’un tel travail relève en premier de leur autorité. Faillite de l’État, ou ignorance délibérée d’une aspiration populaire à sauver, ou du moins à préserver cet élément majeur de notre capital culturel ?

Sans connaître l’« état des lieux », comme on dit, on ne peut guère définir et mettre en œuvre une politique de bon aloi. Tel est l’objet de la présente enquête qui révèle des enseignements du plus grand intérêt. Préalable, sans lequel rien n’est possible : pour 9 Français sur 10, notre langue est une composante majeure de l’identité française.

Conscients des atteintes répétées contre notre langue (faiblesse de son enseignement ; galvaudage par les médias ; laisser aller des politiques ; etc.), nos compatriotes, pour plus de la moitié, sont prêts à s’engager dans une action volontaire pour en assurer la bonne santé. Exerçant une forme de lanceurs d’alerte, ils s’engagent à révéler publiquement les dérives majeures qui pourraient être effacées au moindre effort. Un organisme accrédité centraliserait les suggestions reçues, et interviendrait auprès de qui de droit pour corriger les déviances les plus criantes, et leur substituer des solutions alternatives. Des références tangibles existent. La Licra, la Spa, qui veillent aux valeurs qu’elles défendent (communautarisme pour le premier, souffrance des animaux pour la seconde) font ainsi. Prenons le terme hashtag, agressif  dans son écriture comme dans sa phonétique, parfait exemple de l’intrusion d’un mot on ne peut plus éloigné des attributs propre au langage populaire. Son pendant est le mot dièse, en usage chez nos cousins québécois. On aime. Pourquoi aucune autorité « légale » ne s’est-elle élevée quand il le fallait ? Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas de faire une chasse aux sorcières de tous les anglicismes qui apparaissent brutalement, mais simplement de substituer aux plus hétérodoxes, et élégamment, leur interprétation en français. La politique du juste milieu ! Une recommandation aux chaînes publiques, et le bons sens irradiait immédiatement l’ensemble des médias, Un petit effort pour un grand résultat. Manquons-nous aujourd’hui, par fatigue ou par incompétence, du minimum de réaction salutaire devant le moindre obstacle ?

Sur un autre plan, on est dépité d’entendre nos autorités politiques s’exprimer à tout va en anglais, souvent d’ailleurs avec un parler qui prête à sourire. Suivant le principe incontournable édicté par le Général de Gaulle à la tête de l’État, les membres du gouvernement, et bien sûr le Président lui-même dans l’exercice de leur fonction doivent s’exprimer en français où qu’ils soient, cette marque de leur présence renforçant la puissance de leur représentativité… Mais qui le fait aujourd’hui ?

Enfin, cerise sur le gâteau, plus de deux Français sur trois sont favorables à l’affichage de leur appartenance à la communauté mondiale de la Francophonie. Que les élus montrent leur adhésion à cette heureuse famille des francophones en associant son drapeau à celui de la France (chez nous), et de l’Europe. Et pourquoi pas, demain, nos compatriotes ne se déplaceraient-ils pas partout dans le monde en portant l’épinglette de la Francophonie au revers de leur habit ?

Pour que notre langue quitte la désespérance ressentie par les Français devant tant de laissers-allers qu’elle récuse, cette enquête ouvre la voie du « comment faire ». Ne tombons pas dans le piège des habituels « Ya qu’à ! Ils ont qu’à ! Il faut qu’on !… », renvoyant à d’autres le courage du « faire » !

Lecteurs, actionnaire de la bonne santé de notre langue universelle, faites-nous part de votre accord, ou de vos réserves sur les points énoncés. Avec votre concours, nous améliorerons notre monde. Si nous savons agir là, demain nous saurons déplacer des montagnes ! Retrouvons le temps où nous avions l’ambition d’être les premiers !

 « Votre langue et votre culture, protégez-les comme la prunelle de vos yeux. Elles sont votre richesse, votre apanage souverain… pour le bénéfice de l’humanité. »           Jean-Paul II – Unesco 2 juin 1980

Michel Le Net : contact@republique-exemplaire.eu

Albert Salon : avenirlf@laposte.net

                                                                                                                                           1 – Sondage BVA réalisé par Internet du 16 au 21 février 2018 auprès d’un échantillon de 1 000 répondants, représentatif de la population française, âgée de 18 ans et plus.

2 – Voir sur le site : republique-exemplaire.eu, rubrique « Communiqués »

Contre les prédateurs de la langue française, que le peuple de France oppose la pérennité de ses valeurs !

Michel Le Net1 et Albert Salon2

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   L’Histoire longue nous enseigne que les peuples qui survivent sont intraitables sur leur personnalité, sur ce qui les a faits tels qu’ils sont. Deux aspects signent leur état. Le sol et l’esprit. Le premier est d’évidence. Le second relève de la conception qu’un peuple se fait de la réalité fondée sur son passé immémorial. Il nous transmet sa langue, fil d’Ariane qui nous conduit, depuis nos origines, vers le devenir que nous choisissons.  « Votre langue et votre culture, protégez-les comme la prunelle de vos yeux. Elles sont votre richesse, votre apanage souverain… Pour le bénéfice de l’humanité », déclarait Jean-Paul II à l’Unesco en 1980.

    Or, le français, âme de la personnalité nationale, subit une véritable guerre récemment intensifiée. Le 9 mai dernier, une conférence de presse inter-associative réunissait 32 associations sous le thème : « Halte à l’assassinat programmé du français ! »3 Le constat est sévère. Outre l’offense personnelle qui touche chacun d’entre nous jusqu’au tréfonds de lui-même, l’analyse révèle les composantes d’une volonté opiniâtre de détruire notre langue. Au profit d’intérêts politiques trop connus qui ne sont pas les nôtres, mais que soutiennent nombreux ceux que le philosophe Michel Serres nomme « collabos de la pub et du fric ». À l’image de la pénétration d’immigrants non contrôlés et de plus en plus revendicatifs, de l’accaparement par la finance étrangère de nos grandes entreprises et de notre patrimoine le plus prestigieux : c’est la lenteur de l’élévation de la température du bocal qui endort l’instinct de conservation de la grenouille et la fait mourir ébouillantée !

    De l’ensemble des items qui abondent dans le dossier de référence, relevons deux exemples représentatifs de ces circonstances. Laurent Lafforgue, honoré de la médaille Fields (équivalent en mathématiques du prix Nobel), avance que l’exceptionnelle qualité de l’école mathématique française procède aussi de l’exercice en français de ses travaux et de leur publication. Le monde informatisé qui progresse sans limite a pour matrice la science mathématique. Que sa maïeutique n’oublie pas ses origines ! Or – ici le propos se fait moins noble – l’ordre économique dominant, bien que déclinant, impose sa loi du plus fort. Des exemples sans nombre attestent que l’emprise de sa monnaie oblige à ses lois. Quiconque s’en éloigne doit craindre les foudres de l’intempérance. Malgré cette énorme pression, des États lucides et volontaires redressent la tête et la barre. De grandes universités chinoises abolissent l’anglais obligatoire à leurs examens d’admission. Au Pakistan itou. Alors même que, soumis ou inconscients, nous Français continuons à suivre le courant ! Drolatique ENA, où l’on enseigne à naviguer…pour s’abandonner au fil de l’eau ! Cette inconscience, pour beaucoup, tient au formatage d’une élite dirigeante par la pensée dominante d’outre-Atlantique. Pouvons-nous accorder notre confiance à ces « young leaders » qui s’enorgueillissent d’appartenir aux cercles de cette prétendue bien-pensance ? Langue unique = pensée unique, écrivait Claude Hagège…

    La France se trouve donc devant un choix crucial, urgent. Mais alors, QUI fait le choix entre la vitalité du français et son extinction, entraînant celle de la France ? Si nous ne voulons pas laisser une élite atlantiste mener à bien son entreprise d’assassinat de moins en moins subreptice, il faut interroger le peuple. Que pensent nos compatriotes de ce combat d’apparence élitiste, mais salvateur pour la pérennité de notre personnalité nationale ? Partagent-t-ils la préoccupation dont il s’agit ? Ou bien les laisse-t-elle indifférents ? La vérité n’est jamais loin des gens ordinaires, dit-on en Chine. « Le populo a des réflexes sains. Il sent où est l’intérêt du pays. Il ne se trompe pas souvent » confirme le Général de Gaulle4 Si l’on veut contrer les « forces du mal » – selon un Bush –  par un effort à sa dimension, la cause doit être partagée par le plus grand nombre de nos concitoyens. Ne soyons pas naïfs, tel est bien l’enjeu vital du moment. Tout est rapport de forces dans ce monde. Cela vaut aussi pour cette guerre-là. Il nous faut dès aujourd’hui mesurer le mécontentement populaire, afin de puiser dans sa force une riposte adéquate, à partir du propre engagement de nos Français à contribuer concrètement à la bonne santé de leur langue et de leur pays. Si les enseignements déjà recueillis, et les résultats très encourageants de la campagne « Communes de France pour la Langue française » lancée en 2012 par 32 associations pour faire voter un manifeste pour le français par de nombreux conseils municipaux, confirment qu’une volonté populaire prend au sérieux ce défi, soyons optimistes. Remémorons-nous. Il y a trois siècles – hier, à la mesure du temps – le « beau monde » européen lisait, pensait, était français. Le pouvoir régalien d’alors avait conscience de cet exceptionnel privilège de notre langue, se projetait au loin et veillait à son évolution légitime, comme au respect de ses fondamentaux. Aujourd’hui encore, notre langue est parlée par près de trois cents millions de locuteurs, dont la moitié ont moins de 30 ans. Elle est la cinquième parlée au monde. La troisième en affaires. La quatrième sur internet. La seconde au sein des organisations internationales. Quel merveilleux trésor partagé avec respect et attention sur les cinq continents ! Elle est aussi – en France plus qu’ailleurs – protégée : par la Constitution (1992 « La langue de la République est le français », introduite par les amis parlementaires de nos associations), par des lois (Toubon 1994), par des institutions, par des règlements, notamment sur la création terminologique, chapeautée par l’Académie française.

    Et nous accepterions sans broncher qu’au sein-même de sa maison-mère la France, des bafoueurs viennent la bafouer, des écervelés la décerveler ? Soyons certains que nos descendants rendront grâce à notre lucidité et à notre énergie pour la leur avoir ainsi transmise, solide et planétaire. Mais comme tout mouvement se prouve en marchant, exigeons l’application de la loi. Devenons ensemble acteurs de notre avenir.

    Et manifestons sans retenue notre engagement à cette noble entreprise !

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1 – Haut fonctionnaire honoraire. Actionnaire de République exemplaire (republique-exemplaire.eu)

2 – Ancien ambassadeur. Président d’Avenir de la langue française.

3 –  Sous l’égide d’Albert Salon – ALF – 34 bis, rue de Picpus 75012 Paris – 01 43 40 16 51) et de Georges Gastaud, président de COURRIEL.

4 – Voir ça pique ! Secouons nos neurones…, de Michel Le Net, Éditions Jean Picollec, 2017, p. 11 et l‘article « Smartphones, iPads… ; demain, on habite en Franceland ou en State of France ? », p. 53 à 60.

Penelope Fillon ou L’effet papillon

Michel Le Net*

Voila une application de la théorie du chaos appliquée au monde politique. Une erreur d’appréciation des conséquences d’un fait à l’origine plutôt banal laisse présager des effets insoupçonnés par leur amplitude. Comme le battement d’ailes d’un papillon peut engendrer une tornade au loin.

Suivant l’adage, possible faute avouée est déjà pardonnée. La hantise du combat entre l’émotion et la raison, toujours gagné par la première, est constamment présente à l’esprit de tout homme politique. Ainsi, dès les premiers signes de « l’affaire », il eut suffit à François Fillon de reconnaître qu’il est parfaitement légitime pour l’opinion publique d’être au clair sur les comportements publics de ses hauts dirigeants. Plus encore, il put s’en réjouir, reprenant à son compte la prudence de Cocteau dans Les Mariés de la Tour Eiffel : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur ». Parfait serviteur de l’État, donc applicateur zélé du principe de transparence qui lui est attaché, il lui suffisait de laisser la commission d’enquête faire son travail, assurant que si quelques faiblesses parfaitement inconscientes étaient décelées dans sa conduite d’élu, sans aucune réserve, il se rallierait aux décisions prises. La question portant pour l’essentiel sur des rémunérations contestées, bien évidemment il rembourserait les montants indus. Tout en s’engageant à être plus vigilant demain. Et nos concitoyens, sensibles à tant de loyauté, enterreraient l’affaire et porteraient leur attention sur d’autres sujets. Il n’est pas trop tard pour s’engager ainsi dans la voie attendue. En son temps, Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) sut reconnaitre ses erreurs dans son écriture du monde. Cela lui valut la notoriété qu’on lui connait aujourd’hui.

Au lieu de cela, nous avons eu droit  à ce qui devrait devenir un cas d’école en matière de malfaire dans les centres de formation politique. Un dédain affirmé pour ceux qui s’étonnent (nos compatriotes, qui s’occupent de ce qui ne les regarde pas). La mise en cause immédiate de malfaisants (qui sont-ils ?) voués par principe aux gémonies. La théorie du complot, omniprésente dans le milieu politique pour justifier l’exécrable. Le moment où intervient la contestation (ce n’est pas le sujet). Bien naïvement, pourrait-on aussi penser, pourquoi ne pas avancer l’intervention désabusée d’un de nos semblables, tel un lanceur d’alerte, blessé par quelque dérive financière condamnable. La liste est bien longue, mais arrêtons là la mise en cause des obscurs par qui le mal arrive. Demain, un conflit majeur entre les maîtres du monde demandera que l’on prenne position sur le que faire. Le président devra s’élever jusqu’aux aux cimes du pouvoir, et faire jeu égal avec les plus durs de ses partenaires. Est-il bien préparé à la confrontation ? L’habit propre à la fonction peut-il par ce fait révéler des compétences encore insoupçonnées ? L’actuelle expérience du pouvoir ne penche pas en faveur de cette option. Mais qui sait ?

Tout cela fait désordre. Mélange de privilèges qui perdurent comme la misère dans le monde, malgré leur prise de conscience et leur réduction après la nuit du 4 août 1789. Un népotisme que condamnent des États parmi les plus brillants par leur saine gestion, tel notre voisin allemand dont un représentant nous jugeait récemment, comme tant d’autres, toujours au rang des républiques bananières… Cette façon de faire est proche du cumul des mandats, heureusement aboli, par la faveur injustifiée accordée aux siens au détriment d’autres salariés en manque d’emploi. On peut penser que la rémunération d’un grand élu peut lui suffire pour les besoins d’une famille aisée. Par ailleurs, quelle épouse ne se livre-t-elle pas chaque jour bénévolement à la promotion de son époux bien-aimé… C’est par de telles injustices, criantes et répétées, mais ignorées par ceux qui doivent « montrer l’exemple » qu’un pays s’abaisse. Verra-t-on encore demain, comme on l’a tant constaté, des ministres prendre à leur coté femmes et membres de leur sang pour vaquer aux tâches administratives ? De même qu’un Président prend comme ministre la mère de ses enfants ? Ou bien n’applique pas la loi qui interdit à un membre du gouvernement d’être président de région ? Pas demain, mais aujourd’hui ces dérives doivent cesser. Sinon l’opinion publique, cette entité nouvelle dans son réel pouvoir à corriger les fautes, et nous venons de le voir sur un autre sujet majeur, aura tôt fait d’exclure à nouveau les plus hauts dirigeants, ou de les condamner sévèrement. Sur cet aspect, la lucidité populaire est surprenante. Plutarque, penseur grec de la Rome antique il y a deux mille ans avance : « La foule perce à jour même ce qui semble enfoui très profondément chez les hommes politiques, leurs caractères, leurs intentions, leurs actions et leurs vies, et ce n’est pas moins pour ses habitudes privées que publiques qu’elle aimera et admirera l’un, comme elle repoussera et dédaignera l’autre. »

L’affaire du moment, quelle que soit son échéance, aura deux conséquences. La première de faire un bond vers plus d’éthique politique. On voit mal en effet que la prochaine mandature n’assainisse pas nos mœurs à cet endroit. Aussi la confirmation du pouvoir croissant de l’opinion publique, en lieu et place de celui des représentants qu’elle a élus. Ce pouvoir s’appelle aussi le bon sens. Mais ce pouvoir a sa contrepartie, une grande lucidité sur les forces en mouvement, et l’engagement de chacun à y prendre part. Nous sommes individuellement responsables de ces comportements que nous contestons. Quelques (très) rares parlementaires d’une grande lucidité et d’un vrai courage, tels René Dosière et Charles de Courson, cherchent désespérément à nous prévenir du désastre. Nous les ignorons. En attente de l’étoile du Berger ?

Puisque notre capacité citoyenne éprise de justice se renforce de jour en jour, il nous revient, comme Diogène vrai philosophe des temps modernes, de proclamer sans détours : « Je cherche un homme… exemplaire ! » À défaut, le Cronos politique dévorera ses enfants… à l’exception de celui qui un jour nous sauvera par la vertu retrouvée.

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* République exemplaire. Site interactif : republique-exemplaire.eu

Président honoraire du Cercle d’éthique des affaires (CEA)

Auteur de La communication politique, Notes et études documentaires, 1989 et La communication gouvernementale, Éditions de l’Institut de la communication sociale (ICOS), 1985.

Des risques de l’inadaptation humaine aux trop rapides évolutions

Michel Le Net
République exemplaire

Il est une théorie connue, mais plutôt ignorée dans les sphères politiques, celle de l’inadaptation individuelle aux trop brusques changements.

Prenons l’exemple du sucre, dont la consommation par personne est passée de deux à quarante kilos en cent cinquante ans*. Multiplication par 20 en une fraction de seconde, si l’on rapporte ce temps à la genèse de notre espèce. Avec quelles conséquences, nous prédit ladite théorie ? De brusques changements dans nos habitudes de vie entraînent des désordres par l’impossibilité, pour notre organisme, de les prendre en compte. Atteintes oculaires (myopie) ; cancers (sein, prostate, colon) ; irruptions cutanées (acné) ; obésité signent la maladaptation de notre organisme à cette forme de gavage d’un aliment surabondant.

Cette notion semble évidente dans la vie quotidienne. Par nature, nous rejetons l’excès. Nous accordons un temps pour apprécier la nouveauté, et la faisons  nôtre après en avoir évalué les attributs. Nous l’acceptons après ce sas de réflexion préalable. À vouloir aller trop vite en toute chose induit ses effets pervers. Ainsi en est-il en politique.

Les calamités qui ont marqué notre pays ces derniers siècles sont pour beaucoup nées d’une trop grande précipitation des pouvoirs en place pour faire prévaloir leurs exigences, légitimes ou moins. Les révolutions, coups d’États et autres bouleversements qui nous ont conduits en quatre siècles de première puissance du monde à celle que nous connaissons aujourd’hui tient dans cet aveuglement des dirigeants à ne pas savoir maitriser et conduire les changements comme il faut. Le désordre que connait l’Europe après plusieurs décennies de mauvaises décisions, trop vite prises et mal préparées en est un bon exemple. Le Brexit en est le parfait exemple.  On peut admettre que cela n’est pas des plus faciles. Mais les hautes fonctions supposent les compétences pour les assumer. Et sur ce point, reconnaissons que nous ne sommes pas bons à faire cohabiter les unes avec les autres ! Henri IV, il y a quatre siècles, avait dessiné les contours d’une Europe manifestement plus intelligente que celle qu’on nous impose. D’abord une identité politique. Puis une armée pour consolider et défendre le tout. Enfin le reste… Nous avons commencé par le reste, et nos dirigeants restent surpris et pantois devant les turpitudes engendrées par leurs insuffisances. Parodiant une question célèbre qui avait cours dans les rues de Paris il y a deux siècles, nous serions tentés de les interpeller par : « Vous n’êtes pas au courant (de ce que pense l’opinion publique), vous faites donc de la politique ? » Michel Rocard fustigeait il y a trente ans ces « réponses circonstancielles mises en œuvre sous la pression des évènements, ces aménagements n’ouvrant nulle part de perspectives de solution durable car dépourvus de principe directeur… »**

À l’image du sucre, trop consommé et trop vite, la boulimie des diktats européens irréfléchis engendre ses équivalents pathogènes : brusques déchirements ; incompréhensions ; désordres ; en attendant de douloureuses  reconfigurations dont personne ne peut encore mesurer les conséquences. On pourrait aussi parler des déferlantes de décisions politiques irréfléchies qui passent bien au dessus de la compréhension populaire, suivies de ressacs qui brisent tout.  Pas qu’il faille peu décider, mais qu’alors la réforme soit prise au moment qu’il convient, comme un fruit se cueille lorsque la nature, prenant en compte les mille paramètres de son mûrissement, l’offre naturellement à la consommation.

Calmons le jeu. Rejetons la précipitation au rang des accessoires à risques. Et prenons le temps d’expliquer chaque décision projetée comme il convient. À l’agriculteur, à l’éleveur, au boulanger, au poissonnier et au boucher, enfin aux vraies forces vives de la nation qui, plus que les autres, savent ce qu’est le labeur et les vraies valeurs qui donnent du bonheur au peuple !

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* Voir Cro-Magnon toi-même !, de Michel Raymond, Seuil, 2008.
** Ouverture du 1er symposium international sur l’éthique, l’économie et l’entreprise, au Palais du Luxembourg, le 20 avril 1989.

L’affaiblissement de la justice conduit à l’Etat de non-droit, puis à celui de forces criminelles

Roland Sanviti, avocat à la Cour

Président de Justice et Démocratie

Tandis qu’il n’est question que de l’État islamique, il est un État dont l’émergence a insidieusement échappé à la vigilance des citoyens, c’est l’État de non-droit. La disparition de la souveraineté des États a rendu les citoyens orphelins laissant la place à d’autres souverainetés, chacune puisant sa source dans sa propre Loi : tribale, féodale, mafieuse, qui use de l’arme universelle qu’est devenu l’argent. Cet argent impose sa volonté, permet d’acheter des consciences, des femmes et des hommes qui deviennent à son service, le plus souvent à sa merci.

L’État et le Droit, dont la justice est le bras armé, sont consubstantiels, l’un n’existe pas sans l’autre puisqu’ils supposent la juste qualification des actes et des faits et leur juste sanction. C’est pourquoi la clef de voûte de toute démocratie repose sur la justice. Elle seule permet la traduction de la morale et de la norme en jugements et sanctions.

Priver tout homme de la possibilité de distinguer le bien du mal, de ne pas s’interroger sur la légitimité du pouvoir, sur la provenance de cet argent qui le divise et qui l’opprime a toujours été le dessein de tous ceux qui aspirent à bâtir leur pouvoir par le crime et la corruption. La seconde partie du XXe siècle a révélé l’existence d’institutions pendant longtemps invisibles, d’organisations criminelles qui favorisent un nouveau capitalisme de cette nature. Ces nouvelles puissances imposent leur volonté et leurs règles afin de favoriser la conquête des pays dont ils entendent s’approprier les richesses, notamment sous la forme de la prise de contrôle des fleurons de leur économie.

Le simple fait que la commission européenne ait introduit dans le calcul du PIB le trafic de la drogue et la prostitution, puis que l’ONU constate son échec dans la guerre de la drogue, confirme la mainmise d’un capitalisme criminel qui constitue le pire des dangers pour la démocratie, et par conséquent pour la sécurité des personnes et des biens. La prochaine étape de cette conquête consiste à disqualifier toute forme de criminalité économique et financière, à légaliser la corruption, c’est-à-dire à soumettre le citoyen à la volonté d’un pouvoir financier lui-même passé sous le contrôle de la criminalité organisée.

Confronté à ces périls dont le terrorisme, l’insécurité, le chômage et les crises économiques sont les manifestations les plus spectaculaires, le citoyen est dorénavant placé devant un choix. Soit combattre pour promouvoir la démocratie qui suppose le respect de la loi et de la règle de droit, et par conséquent l’existence d’un État fort. Soit abdiquer toute liberté et accepter peu à peu le statut d’esclave auquel sont soumis les hommes et les femmes qui vivent dans les régions du monde où règnent de façon plus ou moins ostensibles ces organisations criminelles.

Cette évolution devenue inexorable par la seule volonté de ce pouvoir financier criminel  rappelle que l’institution judiciaire est le bouclier et le fer de lance de la démocratie, en charge  de faire respecter ce pacte social, puisqu’à défaut, c’est le système mafieux qui dicte sa loi.

60 ans serait-il l’âge de la bonne gouvernance ?

Michel Le Net

Nous sommes blessés par ces jeunes hommes et femmes du gouvernement qui n’en finissent pas de déverser leur trop plein d’énergie dans la calomnie, la vindicte  et  la malfaisance, le tout avec et un non-sens des réalités de la vie qui fait frémir. On se dit qu’il faudrait tempérer leur ardeur. La rediriger vers de meilleurs sentiments, et une compétence bien en défaut. À cette fin, une solution ferait l’affaire.

Il s’agirait d’assortir aux quarante ans, par exemple, un coresponsable blanchi sous le harnais, dont la présence serait le gage de décisions réfléchies. Cette précaution éviterait que la fougue de la jeunesse ignore l’enseignement des siècles passés en matière de comportement des hommes, face aux décisions qui les touchent au plus près.

L’idée s’appuie sur la prodigieuse faculté qu’ont certains des nôtres de s’épanouir avec l’âge. Comme l’ont découvert les neuroscientifiques leurs neurones en permanence générés, sont manifestement boostés vers le sublime !

Ainsi, en consultant les bibliothèques, on apprend que dans les arts, l’encore jeune Wagner compose Parsifal à 70 ans. Haendel écrit les Oratorios à un âge à peine plus avancé. Verdi produit Falstaff  quand il atteint l’octogénie. Goya, le Titien et Michel-Ange peignent leurs plus belles œuvres avant et après 80 ans. Goethe termine Faust à 83 ans. Et que dire d’Homère qui écrit l’Odyssée plus qu’octogénaire, et aveugle, du moins le dit-on !

En politique, de bons dirigeants gouvernent à ces âges. Churchill quitte les affaires à 81 ans. De Gaulle à 79 ans. Adenauer à 87 ans. Nelson Mandela sème la paix en Afrique et au-delà, par son Conseil des sages (Global Elders) à 89 ans !

En économie, on peut mettre en avant la figure de proue de la discipline au XXe siècle, J.-K. Galbraith, qui décède dans ses œuvres, à… 97 ans, après avoir « bien » conseillé moult présidents américains, qui ne suivirent d’ailleurs pas particulièrement ses avis. Ainsi, comme le Général, était-il contre la guerre du Viêt-Nam, sous Kennedy. Victoire du jeune âge contre l’âge avancé. Celle de l’erreur sur le bon sens.

En bref, cette litanie de grands hommes toujours à la tâche au-delà de l’habituel, montre que des cerveaux de qualité s’enrichissent de connaissances, d’expériences et donc de raison au fil du temps. Il faut en tirer partie.

Le projet consiste à adjoindre de tels sages aux écervelés aux jeunes années qui s’agitent en permanence dans toutes les directions et leurs contraires. Le Parlement et le gouvernement, pour faire bref, sont un gisement considérable de tels excités. L’écran au quotidien nous montre à l’envie les caprices de ces drôles qui rêvent d’un système où leur réélection serait permanente, et permettrait l’accès au plus vite au faîte du pouvoir. Le bien commun n’est manifestement pas leur priorité.

On fait donc appel au peuple des sages, aptes à parrainer les jeunes espoirs qui nous gouverneront. Aux premiers la prudence de l’âge. Aux seconds la capacité de déplacer les montagnes. On imagine une parité 40/80 ans. On sélectionne évidemment les meilleurs de la dernière tranche, ceux de la veine des exceptionnels cités plus haut. Ce faisant, on allie le dynamisme et l’expérience. On dégraisse le mammouth administratif de la charge accumulée depuis des lustres. On pousse vers l’innovation et le progrès. Mais, dans le même temps, on évite les emballements inconsidérés tels qu’on les a connus ces dernières années, où des décisions sont prises en dépit du bon sens. On évite incidents et guerres, quand trop souvent les drones, missiles et autres excellences de notre capacité à tuer, servent de solutions faciles à nos politiques vite dépassés par les évènements du monde.

Au final, proposons que nos aux hauts dirigeants, d’une heureuse jeunesse, soient parrainés par des anciens reconnus pour leur brio et leur sagesse passée dans les affaires. On construit une nouvelle parité, ou un binôme si l’on préfère,  après celui des hommes/femmes retenu lors des dernières élections locales. En bref, un jeune de 40 ans, allié à un sage de 80 ans, équivaudrait à un excellent sexagénaire. Et si on essayait ?

Djihadisme et déchéance de nationalité. Les faces cachées du pulsionnel.

 

Jean-Luc Vannier

Psychanalyste – Chargé de cours à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, à l’Edhec et l’Ipag

 Toute pédagogie se nourrit de répétitions. Même les plus tragiques, les plus insoutenables. Dans une précédente réflexion sur les mécanismes psychiques du djihadisme[i], nous nous efforcions de montrer combien les futurs terroristes trouvaient dans la voie de la radicalisation et dans l’accomplissement de l’acte criminel un support inconscient afin d’étayer, de contenir et de suturer leur chaos pulsionnel. Nous maintenons d’autant plus cette argumentation que le patron de l’UCLAT, l’Unité de coordination dans la lutte anti-terroriste, vient de nous administrer à ce sujet une salutaire piqure de rappel : « l’action kamikaze relève de la psychiatrie » explique Loïc Garnier.

 Les derniers attentats ou tentatives d’actions terroristes, hélas, ne nous contrediront pas : qu’avons-nous appris au fil des enquêtes et des fuites dans la presse ? Qu’un des terroristes du Bataclan recourait fréquemment à l’usage de substances psycho-actives. Qu’un autre semblait souffrir de pathologies mentales. Plus récemment à Valence, n’avons-nous pas perçu les difficultés de l’autorité judiciaire à qualifier l’agresseur qui voulait « renverser mais pas tuer » (sic) des militaires ? D’un côté, selon le procureur, des « interrogations sur sa santé mentale » et « des motivations inexplicables », d’un autre, « des images de propagande djihadiste mais rien sur l’appartenance à un réseau quelconque ». Ces éléments que le procureur oppose dans une approche strictement juridique, la psychanalyse nous invite à les conjoindre. Quant à l’attaque du commissariat du quartier de la Goutte-d’Or, une source proche de l’enquête ne formule-t-elle pas la même aporie en affirmant : « une ceinture d’explosif factice, ces cris, cette allégeance dans la poche, ce sont des signes qui peuvent le raccorder à un réseau [terroriste], mais en même temps cela peut être des signes de déséquilibre ».

 Dissocier actes terroristes et déséquilibre mental est un déni des évidences psychiques car le conflit réside au cœur du pulsionnel. Une assertion étayée par des exemples identiques : les drames de Dijon et de Nantes où, en décembre 2014, des chauffards foncèrent dans la foule. À Dijon, l’auteur du forfait précisait même aux enquêteurs : « Pour me donner du courage, j’ai crié « Allahou Akbar » pour annihiler tout esprit critique ». À Nantes, le taux élevé d’alcoolémie du conducteur révélait un moyen plus qu’une fin.

 Admettre la dimension psychique et inconsciente du terrorisme implique par surcroît la nécessité de renoncer aux typologies et autres catégorisations élaborées par l’homme et destinées à le rassurer. Certains ne prétendent-ils pas quantifier la souffrance et mesurer le bien-être ? Freud l’énonçait déjà en 1923 : un accroissement du sentiment de culpabilité inconscient peut faire d’un être humain un criminel lequel trouve un « soulagement de pouvoir rattacher ce sentiment de culpabilité inconscient à quelque chose de réel et d’actuel[ii] ». Nous pressentons bien les résistances à intégrer la mystérieuse trajectoire de ce parcours : une genèse énigmatique, quasi indéchiffrable et un aboutissement à l’exact opposé, marqué du double sceau de la réalité et de l’horreur. Comment un « adolescent de 15 ans peut-il vouloir tuer » s’interrogeait le professeur et victime de l’agression à Marseille ? Faut-il seulement « rationnaliser » l’antisémitisme, comme l’un de nos étudiants à l’Université de Nice « se débarrassant sans le lire » d’un document de cours au motif que celui-ci est envoyé sous la forme d’une chronique podcastée sur la radio de la communauté juive locale ? Invalidation intellectuelle du contenu en raison du papier d’emballage.

 Illustrons par une bribe de clinique notre propos sur ce sentiment de culpabilité qui « existe avant l’acte et qui n’est donc pas la conséquence mais le mobile de celui-ci »: comment interpréter en consultation les paroles d’un jeune homme dont la confession musulmane ne s’accompagne d’aucun signe d’intolérance, encore moins d’extrémisme : « j’aimerais laisser une trace historique dans mon entourage… je veux qu’il se souvienne de moi comme de quelqu’un qui s’est toujours battu pour réussir ». Ne décelons-nous pas la morbidité d’un sujet culpabilisé, une mise en accusation mélancolique de soi-même ? Pesanteur d’une dette psychique vis-à-vis « d’un père né dans l’Atlas marocain » et que seule corrigerait la production d’un exploit : la réussite sociale ou la mort.  Souhaitons que le chemin de ce jeune, en recherche d’une autorité pour pouvoir s’y soumettre, ne croise jamais sur « l’internet » quelque habile prêcheur clandestin lui promettant la perversité d’une transformation de l’impuissance en une illusion de superpuissance : « la religion des handicapés psychiques » écrit sans détour le psychanalyste Erich Fromm[iii].

 Les faces cachées du pulsionnel se retrouvent, en miroir, dans la mesure annoncée de déchéance de nationalité visant certains terroristes. La surenchère constitutionnelle ne risque-t-elle d’amoindrir, voire de nier justement la portée symbolique revendiquée par le pouvoir politique ? Ce « symbolique », rappelons-le, tient sa puissance de ce qui se conçoit et s’applique au-delà de toute armature textuelle : à l’image, par exemple, de la prohibition de l’inceste où le législateur éprouve le plus grand embarras à cerner la notion, ne parvenant qu’à punir, à la marge, ses incertitudes ou ses défaillances[iv]. En appeler à la Constitution nous semble une échappatoire vers une instance idéale, insoupçonnable de partialité et réfutant l’asymétrie fondamentale chez l’être humain : « C’est qu’il faut une punition même si elle n’atteint pas le coupable » explique Freud[v]. Qu’ont-ils donc, ces responsables politiques de droite comme de gauche, à se faire eux aussi pardonner ? D’avoir réussi, pour plagier Vilfredo Pareto, à transformer la République pour tous en un « cimetière d’aristocraties » ?

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[i] Jean-Luc Vannier, Dans la tête d’un djihadiste, Analyse du parcours psychique des terroristes, Causeur, 25 novembre 2014, http://www.causeur.fr/dans-la-tete-dun-djihadiste-30339.html

[ii] Sigmund Freud, « Le moi et le ça », Œuvres complètes, XVI, 1921-1923, PUF, 2003, p. 295.

[iii] Erich Fromm, La passion de détruire, Anatomie de la destructivité humaine, Editions Robert Laffont, Coll. « Réponses », 2001, p. 303.

[iv] Jean-Luc Vannier, « Maltraitance et crimes contre les enfants : entre inceste et sexualité infantile », La criminalité aujourd’hui, Le Carnet Psy, n° 192, novembre 2015, https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2015-7-page-45.htm .

[v] « Le moi et le ça », op. cit., p. 288.