Le boomerang des mots-balles, ou le déni de la sagesse universelle

Michel Le Net

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Deux aspects essentiels s’attachent aux caricatures blasphématoires : la liberté de les diffuser, et l’approbation des autorités politiques du plus haut rang sur leur caractère.

Concernant le premier item, entre gens de bien, tous semblables et tous différents, on devrait approuver. Des esprits aiment ce qui relève de l’excès. Ils achètent les écrits. Des médias le diffusent à souhait. Que les adeptes aux caricatures vivent leur vie. À chacun ses goûts et ses couleurs. Que ceux qui n’aiment pas, passent leur chemin. Si leur regard rencontre l’épreuve blessante, qu’il se détourne. Cependant, l’affaire s’avère plus délicate qu’un fait divers auquel elle devrait normalement se rattacher, puisqu’elle met en œuvre des forces obscures qui lui confèrent un pouvoir explosif.

On s’interroge d’abord sur le sentiment du peuple profond, celui du « populo qui a des réflexes saints, et qui ne se trompe pas souvent », comme l’affirme le Général de Gaulle. Ressenti qui prend sa source dans notre culture millénaire, que complète l’expérience et la pensée des principaux acteurs de notre Histoire. Préalable universellement partagé : il n’y a pas une personne au monde qui ne sache que tout ce que nous disons, ou nous faisons, nous revient par un effet boomerang. Il en est ainsi particulièrement pour les mots-balles1. Machiavel (xvie siècle), théoricien des armes, avertit qu’il faut se garder comme d’un meurtre de blesser l’amour-propre d’autrui, à moins de s’attendre à mourir en retour. Un siècle plus tard, La Bruyère écrit que le langage du mépris est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins. Elle rend l’homme irréconciliable. Et qui ne connait pas Les Aventures de Télémaque (1699), écrites par Fénelon à l’adresse des princes appelés à gouverner, un des livres de la littérature française les plus lus au monde pendant deux siècles. L’auteur rappelle au roi que « ses moindres fautes sont d’une conséquence infinie, parce qu’elles causent le malheur des peuples, et parfois pendant plusieurs siècles : il doit réprimer l’audace des méchants, dissiper la calomnie. Ce n’est pas assez de faire le bien, il faut encore empêcher les maux que d’autres feraient s’ils n’étaient retenus. » Plus proche de nous, ne dit-on pas que, piqué au vif par Barack Obama lors d’une réunion publique, Donald Trump décide de se présenter à la prochaine présidence pour laver l’affront. Socrate, deux mille ans plus tôt, rappelle qu’à terme c’est le malheur qui punit la mauvaise orientation des consciences. Son contemporain Isocrate, père de la philosophie, avance qu’un homme doit être courtois et modéré, exprimer une opinion adéquate aux circonstances du moment.  Marc Aurèle, un peu plus tard, renchérit : « Souviens-toi que tu es né pour faire des actions utiles à la société. C’est ce que la nature de l’homme demande. » Suivant une même expérience de nos semblables, l’homme d’État chinois Su Shi (xi e siècle), écrivain à ses heures, nous dit que l’homme courageux et talentueux a une retenue qui dépasse celle des gens ordinaires. Il comprend que certains peuvent ne pas supporter des outrances. Quand l’homme a été humilié, il tire son épée et frappe. Il est vrai que mille six cents ans avant lui, Confucius enseignait que la hauteur et la vigueur d’une civilisation peuvent se voir dans le comportement d’une personne. La politesse est l’empreinte de la culture d’un pays. Aujourd’hui même, Toshiro Isogushi, humaniste japonais, confirme que l’humiliation est la mère de toutes les guerres, de toutes les barbaries, du chaos universel. Enfin, avec toute la sagesse des hommes de la terre, on dit dans les campagnes qu’on ne plaisante pas avec des outils tranchants… Unanimes constats planétaires.

Cependant, puisqu’il apparait aujourd’hui que les bases immémorielles à partir desquelles se construit une société ne valent guère mieux que roupie de sansonnet, qu’en est-il des conséquences de la diffusion des dits écrits, « autorisés » par ce mot magique de liberté ? « Rien n’est plus important que la vie humaine ! », s’exclame le Président. On applaudit ! Dans le même temps, il crie haut et fort « Nous ne renoncerons pas aux caricatures ! » Là, on ne comprend plus. Nous savons, il sait, et lui plus que tout autre, qu’il s’agit là d’un sujet qui porte en lui-même les circonstances de la vie et de la mort, et qui ne doit pas être traité à la légère. Alors ? Léon Blum écrit, en 1945, : « Toute société qui prétend assurer aux hommes la liberté, doit commencer par leur garantir l’existence. » On est au cœur du dilemme. Caricatures obscènes, donc morts à la clef. Ses disciples ont-ils perdu la mémoire, et renié le Père ? Le Jyllands-Posten, quotidien danois qui s’est le premier engagé dans cette voie morbide il y a quinze ans, en tire la leçon. Sa rédaction refuse de publier de nouveau de telles productions, comme de s’associer à toute opération de même nature. « Aucun dessein ne vaut une vie humaine ! », proclame -t-elle ! Sentiment partagé par l’ensemble des nations éveillées. Lucidité qu’aurait approuvée l’ancien homme d’état français.

Cependant, il est une fraction des nôtres qui reste fermée au constat. Pour ses adeptes, cette liberté d’expression est intangible. Quiconque la conteste est voué aux gémonies. Imaginer que l’autre puisse penser, donc agir « autrement », est faiblesse. L’empathie ne fait pas partie de leur moi profond. Et cette entité veut dicter sa loi. Cependant, il suffirait de peu pour resserrer l’écart des esprits, et que ne se poursuive pas la litanie des cérémonies funèbres. Deux cents cinquante vies ont été sacrifiées sur l’autel des incompréhensions. La sagesse des peuples demande qu’elle soit partagée par le politique. Ainsi, ne récusons pas la liberté d’expression, elle demeure un pivot de notre mieux vivre. Mais soyons lucides et pragmatiques, sans baisser la culotte, bien au contraire, tant agir ainsi est signe de maturité politique, donc de progrès pour tous. Aucun chef d’État étranger n’a succombé à cette funeste arrogance. Cette attitude, reflet du bon sens populaire, suppose l’application de deux principes immédiatement applicables :  admettre la diffusion de l’offense (la loi), mais ne pas la cautionner par l’état (la sagesse, en amont de la loi). Le Président doit se situer à l’écart de la diatribe. Permettre de la diffuser, oui. Cautionner l’offense, non. Sinon, serait-ce à dire que cinq mille ans d’enseignement de la gouvernance du souverain bien sont à rejeter ? Alors, l’enseignement des anciens nous pénétrant, les centaines de millions de musulmans qui nous insultent pourraient s’éveiller à ces principes de vie qui nous commandent, et progressivement nous comprendre. Nous valons mieux que ces anathèmes clamés à notre encontre, dont le boycott de nos produits en est une résultante. N’avons-nous pas aujourd’hui d’autre urgences que de nous offrir en toute conscience ce déluge d’inimitiés, appuyées par l’affaiblissement de notre économie ?

Ce faisant, nous échapperons à cette clamation attribuée à Madame Roland en 1793, montant à l’échafaud : « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »

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  1. On ne se méfiera jamais assez de la charge portée par certains mots, d’apparence bénins, mais qui imprudemment utilisés peuvent entrainer des conséquences dommageables insoupçonnées. Il en est ainsi des dérivés du verbe « séparer », dont l’abominable « séparation » qui porte en lui tous les malheurs du monde…

     Michel Le Net, haut fonctionnaire honoraire, est chercheur en sciences humaines ; essayistes et auteur. Il a écrit une quinzaine d’ouvrages sur différents aspects du comportement individuel, dont les fondamentaux de la persuasion sociale qu’il a mis en pratique dans sa vie professionnelle. Son dernier livre Ça pique ! Secouons nos neurones (J. Picollec, éditeur), donne la parole à une femme du peuple, qui s’exprime librement sur les faits majeurs de notre actualité, dont celui traité dans le présent article.

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